Accessibilité : où s'arrêter ?
Par Laurent Denis le samedi 20 février 2010, 23:33 - Accessibilité - Lien permanent
Le blog Temesis a le plaisir de vous proposer une discussion à bâtons rompus entre Laurent Denis, expert technique de l'accessibilité et Elie Sloïm, plutôt spécialisé dans les aspects méthodologiques de la qualité et de l'accessibilité Web.
Laurent Denis : Mon métier veut que je vois passer beaucoup de projets soucieux d'accessibilité. C'est une bonne chose, je m'en réjouis, comme tout un chacun est censé le faire. Mais il faut aussi savoir où s'arrêter. Pour ceux qui ne découvrent pas l'accessibilité, c'est un petit peu la question redoutable aujourd'hui. La vraie question n'est déjà plus "par où commencer", comme il y a quelques temps, quand nous parlions d'accessibilité dans un vide sidéral, mais "où s'arrêter".
Elie Sloïm : certes, Laurent, mais il ne faut pas perdre de vue que le nombre de personnes qui sont dans ce cas est encore assez limité. Allons-y quand même, et écoutons ce que tu as à nous dire.
Laurent Denis : Par souci de réalisme, nous allons nous placer dans l'inévitable erreur de départ de tous les projets : ils visent l'objectif "mes contenus sont accessibles" sans savoir que c'est un non-sens et que "mes moyens de production m'autorisent l'accessibilité" seraient déjà un raccourci plus probant.
Elie Sloïm : pour préciser ton propos, je dirais que l'erreur la plus fréquente se situe même en amont de l'affirmation "Mes contenus sont accessibles". La plupart du temps, le propos réel est plutôt "Mon site est accessible", souvent tenu par les décideurs. A mon sens, ce sont trois phases de maturité successives. 1 : "je veux un site accessible" 2 "Je veux des contenus Web accessibles" 3 "Je veux avoir les moyens de produire des contenus accessibles".
Laurent Denis : Il y a de ces projets qui prennent l'accessibilité comme un saint Graal, objet d'un formidable potentiel de communication ou de légitimité. En fait, au terme des audits que vous allez demander, ils seront à peine partiellement accessibles, comme tout le monde, et ils peineront à communiquer si c'était leur seul axe d'existence. Mais si vous êtes un projet innovant soucieux d'accessibilité nous allons pouvoir mieux expliquer pourquoi vous n'êtes pas totalement accessibles. Évidemment, si vous êtes uniquement accessible mais au prix d'une peur de l'innovation, nous allons peiner ensemble.
Elie Sloïm : je suis totalement d'accord avec toi. L'accessibilité ne devrait pas être un "plus" sur un projet Web, mais un pré-requis industriel "normal". Et c'est ce qui va se passer dans les années à venir. Il va devenir de plus en plus difficile de communiquer sur l'accessibilité de son site. Vos contenus Web sont accessibles ? C'est bien, mais c'est normal.
Laurent Denis : Il y en a encore d'autres qui comptent qu'une mécanique bien huilée va faire l'accessibilité à leur place. Oublions-les : ils en sont à la case départ, ils peinent eux-aussi, mais c'est normal. Ils sont dans un univers impitoyable où pour commencer et pour apprendre, c'est tout simplement plus cher.
Elie Sloïm : hé oui, il faut travailler. Les métiers de la qualité ne consistent pas à presser des boutons, mais à investir du temps et de l'argent pour un retour sur investissement pas toujours mesurable. Et en cela, le Web ne diffère en rien des métiers artisanaux ou industriels de la vraie vie.
Laurent Denis : Pendant un temps, l'accessibilité a été un formidable levier pour améliorer la qualité des sites dont nous nous occupions. Quand elle était une plus-value, un ressort pour découvrir des leviers très concrets de la qualité. Mais aujourd'hui, devenue une course à tout-va à la conformité, j'avoue que je crains qu'elle ne perde une large partie de son intérêt.
Si vous n'êtes pas au fait de ces questions, ne cherchez pas: appliquez le RGAA et tout autres recommandations d'accessibilité. Vous avez un grand profit à y trouver.
Mais si vous êtes déjà au fait de ces questions : si vous le pouvez, ne cherchez pas à être accessibles. Cherchez à faire du bon Web. C'est un peu la même chose, mais en mieux : utile, plus exigeant, moins scolaire. C'est aussi beaucoup plus intéressant.
Elie Sloïm : le qualiticien Web qui refuse de sommeiller en moi ne peut qu'être d'accord avec tes propos. La conformité totale en matière d'accessibilité est une surqualité ; et une utopie. Travaillons, donc.
Laurent Denis : ce billet est balisé en dépit du bon sens, mais c'était ça ou ne pas publier, faute de temps. Nous avons choisi d'éviter la surqualité.


Commentaires
J'avoue avoir ri à quelques reprises à la lecture de ce billet... écrit à quatre mains, d'ailleurs, à moins que vous ne tapiez avec une seule main chacun, l'autre étant crispée sur la souris :-)
Plus sérieusement, mon cheminement est parti de "c'est quoi l'accessibilité?", à "oulah, mais c'est important au fond: je revois tout ce que je produis ou ai produit et je le rends accessible", puis "minute, minute: c'est trop compliqué de patcher l'existant, je revois mon mode d'écriture". Je suis ensuite passé par la phase "Non, vraiment, c'est sans fin et je passe trop de temps à écrire de cette manière. Je ne publie rien car je sais que je ne saurai pas le rendre accessible". Et maintenant, c'est "Attends bonhomme (je suis assez familier avec moi en privé), tu es en train de faire le contraire de l'accessibilité: comme tu te rends compte que tu ne peux pas être "accessible", tu prives tout le monde de tes productions (toujours en privé, j'ai la faiblesse de me dire que ce que j'écris peut être utile à quelqu'un...)".
Bref, avec le temps j'ai renoncé à améliorer l'état des contenus que j'ai publiés il y a longtemps (de l'ordre de 10 ans...), si ce n'est par petites touches quand je me trouve à regarder le code source à des fins archéologiques. J'intègre maintenant des réflexions sur l'accessibilité dès que j'ai couché sur le papier les grandes lignes de ce que je veux écrire (articulation logique des contenus, chasse au jargon... bref, ce qui est indépendant de la forme finale), puis quand je produis effectivement, je tiens compte du public: quand j'envoie par exemple un fichier issu d'un traitement de texte à mes étudiants, tous voyants, je n'écris pas d'alternative aux images (mais je structure avec les titres, parce que le document est plus simple à gérer...). Quand j'écris un courrier électronique à un groupe de personnes parmi lesquelles figurent un ou plusieurs aveugles, je n'utilise pas de smiley et prête une attention inhabituellement extrême à éviter les coquilles. Quand je publie des contenus sur une plateforme dont le fonctionnement dépend entièrement de Javascript (indépendamment de ma volonté), alors je sais que je peux y aller "franchement" en amélioration de l'interface à coups de javascript.
Si je devais produire des contenus respectant systématiquement à la lettre tous les normes et critères d'accessibilité, je perdrais grandement en efficacité, au détriment de l'ensemble de mon travail. J'adapte simplement le niveau que je vise au type de public auquel je m'adresse... et ce n'est que quand je n'ai aucune idée a priori du public qui lira ma production que je déploie le plus d'efforts -même si avec l'expérience, intégrer l'accessibilité en demande de moins en moins. Cela s'insère "naturellement" dans mon mode de production, et cette réflexion sur le niveau d'exigence que je choisis de m'imposer en fait partie intégrante.
J'ai effectivement eu l'occasion de débattre sur l'opportunité de mettre en avant l'accessibilité comme une fin en soi. Et j'ai toujours défendu le point de vue qu'évoque Elie : ça n'a aucun intérêt.
On attend d'un électricien qu'il connaisse son métier et qu'il nous fasse une installation conforme aux normes et réglementations en vigueur. Si on a des exigences particulières, il nous dira "attention, ça c'est dangereux, c'est interdit !". Et l'installation est contrôlée selon certains critères pour vérifier qu'elle est bien aux normes. Et c'est tout. Ca fonctionne. Et tout est normal. C'est le job de l'électricien.
Viendra un jour où de la même façon on ne se posera plus de questions pour le web. Un site conforme et accessible ? Une évidence...
Ca me rappelle une réunion assez comique, il y a quelques années, où des élus qui n'avaient jamais touché un ordinateur recevaient une agence qui devait faire le site de la ville. Et l'argument de vente de l'agence était qu'ils allaient avoir un site "programmé tout en langage html" ! Les élus étaient émerveillés devant tant de savoir-faire technologique...
Véridique.
A une époque, le fait de dire "je programme en html" passait pour de la haute technicité, souvenez-vous !
Peut-être que dans quelques années, le fait de dire "je fais des sites conformes et accessibles" prêtera aussi à sourire. Certainement même.
Une brillante discussion qui m'a inspiré un billet, vers lequel je voudrais bien insérer un lien. Mais, le système de rétrolien semble ne pas fonctionner (à moins que les rétroliens ne soient modérés). :-/
Merci pour cet échange.
Il aurait été dommage de ne pas le publier :-)
Je me permets de vous dire... qu'au final vous ne répondez pas à la question !
(bon d'accord, c'est juste pour vous embêter (smiley qui sourit) )
Je ne peux que rejoindre vos avis : transformer un aspect du cahier des charges comme l'accessibilité pour en faire une fin en soi... est sans fin.
Autant adapter les outils et la façon de concevoir en amont, et surtout en permanence... seulement je reviens à la question quand je lis le commentaire de Gilles : comment définir "le niveau d'exigence que je choisis de m'imposer" ?
(oui, j'ai envie de me faire l'avocat du diable (smiley clin d'oeil) )
"Le niveau d'exigence que je choisis de m'imposer" dépend de plusieurs paramètres. Sans les ordonner de quelque manière que ce soit, je tiens compte:
* du public comme je l'ai dit. Si je connais parfaitement les capacités de ma cible, je peux me permettre des entorses même de niveau A. Si j'écris par exemple un support de cours en ligne pour des stagiaires que je connais, et uniquement pour eux, et que je connais les conditions dans lesquelles ils vont y accéder, je ne vais pas forcément écrire de résumé pour un tableau de données (surtout que c'est difficile à écrire!)
* des conditions dans lesquelles je sais que ce que j'écris sera consulté. Pour continuer sur le même thème (qui est bien ce que je connais de mieux :D), si j'écris des supports de présentation destinés uniquement à être projetés et à être tirés sur papier, mais en aucun cas diffusés sous forme électronique, alors je ne prends pas le temps de rédiger des alternatives textuelles aux images
* des conditions dans lesquelles je me trouve pour la production de contenu: contraintes de temps le plus souvent, ou bien logicielles parfois (passage obligé par un CMS qui ne me permet pas de faire tout ce que j'aimerais faire par exemple)
* de la valeur de "démonstration" que je souhaite donner au contenu. Quand cela m'est possible, quand j'écris sur un sujet relatif à l'accessibilité par exemple, ou au développement Web en général, je passe plus de temps à "fignoler" le code que quand le sujet est autre. Par exemple, je contribue sur plusieurs forums. Sur Alsacreations pour ne pas le nommer, je fais attention, en général, à écrire des intitulés de liens explicites. Mais quand j'arrive sur un forum dont le thème principal n'est pas le développement Web, je sais que de toute manière, même si j'écris des intitulés explicites, cela ne sera pas le cas des autres intervenants sur la page. Je ne passe donc pas autant de temps que sur Alsa sur ce genre de détails, car je sais que mes efforts passeront inaperçus dans la masse -de surcroît, il n'est pas dans mon intention de faire de l'évangélisme pro-accessibilité dans ce genre de situation.
Tous ces paramètres dépendent les uns des autres, et au final il va de soi que je ne me fixe pas explicitement d'objectif chiffré sur le respect du RGAA ou d'AccessiWeb -sauf dans des circonstances particulières.
Cela dit, je me trouve rarement dans la situation de réaliser ou réparer un site entier; ce n'est pas mon métier. Mais quand cela est le cas je m'efforce de procéder moins au jugé, et de plus formaliser ma démarche a priori. Le but est de me simplifier la vie ultérieurement, lors de la phase de rédaction de contenu proprement dite, en m'assurant que tout le contenu statique soit impeccable -avec le niveau d'exigence le plus élevé que mes contraintes me le permettent, et préservant la possibilité d'améliorations futures. Ce n'est que dans la production de contenu, finalement, que je m'autorise la liberté de me fixer un niveau d'exigence particulier, parfois moins exigeant, en tenant compte des paramètres que j'ai évoqués. Tout est affaire de pondération...